Le Togo et la Chine affichent une nouvelle ambition pour leurs relations économiques. Le mardi 13 octobre 2026, le Président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé, a rencontré le président chinois Xi Jinping à Pékin, dans le cadre d’une visite officielle destinée à renforcer le partenariat entre les deux pays.
À l’issue des échanges, les deux dirigeants ont annoncé leur volonté d’élever les relations bilatérales au niveau d’une « Communauté d’avenir partagé Chine-Togo à l’ère nouvelle ».
Derrière cette formule diplomatique se trouvent plusieurs enjeux économiques : infrastructures, industrialisation, agriculture, commerce et transferts de technologies.
Pour le Togo, l’objectif est notamment d’attirer davantage d’investissements et de développer des activités capables de créer de la valeur sur le territoire national.
Mais les relations entre les deux pays soulèvent aussi une question fondamentale : le développement des échanges commerciaux avec la Chine se traduit-il par une augmentation de la production togolaise ou essentiellement par davantage d’importations ?
5,43 milliards de dollars d’échanges commerciaux : que représente ce montant ?
En 2025, le commerce entre le Togo et la Chine a atteint 5,43 milliards de dollars, selon les chiffres communiqués par l’ambassadrice de Chine au Togo, Wang Min.
Cela représente une progression de 55 % par rapport à 2024.
Pour mesurer l’importance de cette croissance, on peut reconstituer approximativement le niveau des échanges de l’année précédente.
Si 5,43 milliards de dollars représentent une hausse de 55 %, le commerce bilatéral de 2024 était de l’ordre de 3,50 milliards de dollars.
Les échanges auraient donc augmenté d’environ 1,93 milliard de dollars entre les deux années.
Cette progression est considérable. Elle montre l’intensification des relations commerciales entre les deux économies.
Mais il faut bien comprendre ce que signifie ce chiffre.
Les 5,43 milliards de dollars ne représentent pas de l’argent investi par la Chine au Togo.
Il s’agit du volume total des échanges commerciaux déclaré entre les deux pays, c’est-à-dire de la valeur des marchandises vendues dans les deux sens.
Ce montant ne permet donc pas, à lui seul, de déterminer combien la Chine a investi dans des usines togolaises, combien d’emplois ont été créés ou combien d’entreprises locales ont bénéficié de nouveaux contrats.
Pour répondre à ces questions, il faut examiner la structure des échanges.
La Chine vend beaucoup au Togo, mais que lui vend le Togo ?
La Chine occupe une position dominante parmi les fournisseurs du marché togolais.
Selon les données de l’INSEED relatives au quatrième trimestre 2025, les importations togolaises en provenance de Chine ont atteint 160,5 milliards FCFA sur cette seule période.
Cela représentait 29,9 % des importations nationales.
À titre de comparaison, la France représentait 7,7 % des importations togolaises et le Nigeria 5,9 % au cours du même trimestre.
Autrement dit, près de trois francs CFA sur dix consacrés aux importations enregistrées pendant cette période concernaient des marchandises en provenance de Chine.
Cette situation est visible dans de nombreux secteurs de l’économie togolaise.
Motos, équipements électroniques, appareils électroménagers, textiles, machines et produits manufacturés chinois occupent une place importante dans les circuits de distribution.
Pour les commerçants, les distributeurs et les consommateurs, ces importations donnent accès à une grande diversité de produits et d’équipements.
Elles permettent aussi aux entreprises togolaises d’acquérir certaines machines nécessaires à leurs activités.
Mais cette dépendance commerciale soulève une autre question : quelle part de la valeur créée par ces produits reste effectivement au Togo ?
Un commerçant qui importe un appareil et le revend localement crée une activité économique à travers le transport, la distribution et le service après-vente.
Toutefois, l’essentiel de la fabrication industrielle du produit a été réalisé ailleurs.
C’est cette différence entre importer des produits finis et fabriquer localement qui se trouve au cœur des ambitions d’industrialisation du pays.
Pourquoi le chiffre record des échanges ne suffit pas
Une augmentation des échanges commerciaux peut avoir plusieurs explications.
Elle peut résulter d’une hausse des quantités de marchandises importées, de variations de prix ou encore d’une progression des exportations.
Dans le cas du Togo et de la Chine, les autorités chinoises ont également signalé une forte croissance des exportations togolaises vers leur marché.
Lors d’une communication officielle en décembre 2025, l’ambassadrice Wang Min avait indiqué que les exportations togolaises vers la Chine avaient été multipliées par cinq sur les neuf premiers mois de cette année.
Cette évolution est encourageante, mais elle appelle deux précisions.
D’abord, une croissance très forte en pourcentage peut partir d’un montant initial relativement faible.
Par exemple, si les exportations d’un pays passent de 2 à 10 milliards FCFA, elles sont multipliées par cinq. Mais elles peuvent rester modestes face à des importations de plusieurs centaines de milliards.
Ensuite, le niveau global des échanges ne suffit pas à mesurer l’équilibre commercial.
Pour cela, il faudrait disposer des montants détaillés des importations et des exportations entre les deux pays, calculés avec une méthode statistique cohérente et pour une même période.
Ces informations permettraient de mesurer la balance commerciale bilatérale.
Le développement des exportations togolaises représente donc un indicateur à suivre, mais il ne permet pas encore de conclure à un rééquilibrage complet du commerce entre Lomé et Pékin.
Le Port de Lomé peut-il devenir davantage qu’une porte d’entrée commerciale ?
C’est l’un des enjeux stratégiques de la visite officielle.
Le 11 octobre, à Xiamen, Faure Gnassingbé a participé à des échanges consacrés notamment à la gouvernance maritime, à la sécurité des océans et à la prospérité des zones industrielles.
Pour le Togo, ces discussions s’inscrivent dans une ambition plus large : exploiter la position géographique du Port de Lomé pour développer des activités industrielles et logistiques.
Aujourd’hui, un port peut générer de la valeur en accueillant des navires, en manutentionnant des conteneurs et en organisant le transport de marchandises.
Mais un port peut aussi devenir le centre d’un écosystème industriel.
Prenons un exemple.
Une entreprise pourrait importer des matières premières ou des composants, les transformer au Togo, puis exporter des produits finis vers les pays voisins.
Dans ce scénario, le pays ne serait plus uniquement une plateforme de transit.
Il accueillerait également des unités de production, des activités de maintenance, des opérations de conditionnement et des emplois industriels.
La valeur économique créée localement serait potentiellement plus importante.
Cette transformation exige toutefois des investissements dans l’électricité, les infrastructures, la formation, le foncier industriel et la logistique.
Le rapprochement avec la Chine pourrait faciliter certains de ces investissements.
Mais aucune annonce ne permet encore de chiffrer le montant des nouveaux projets industriels qui découleraient directement de la rencontre du 13 octobre.
Des opportunités pour les entreprises togolaises, à certaines conditions
La coopération économique avec la Chine ne concerne pas uniquement les grandes entreprises.
Les PME togolaises pourraient également y trouver des opportunités dans plusieurs secteurs.
Dans l’industrie, les partenariats pourraient porter sur la fourniture de machines, la maintenance des équipements, la sous-traitance ou la production locale.
Dans l’agriculture, ils pourraient concerner la mécanisation, les équipements d’irrigation, la transformation et les technologies de production.
Dans le numérique, des coopérations pourraient faciliter l’accès à des équipements, des solutions techniques et des programmes de formation.
Le transport et la logistique pourraient bénéficier d’investissements liés au développement des infrastructures et des chaînes d’approvisionnement.
Mais ces perspectives ne deviennent de véritables opportunités économiques que lorsque des projets sont concrètement structurés.
Une entreprise togolaise doit pouvoir identifier un partenaire, accéder à une commande, obtenir un financement ou acquérir une technologie utilisable dans son activité.
La question du transfert de compétences est donc essentielle.
Acheter des machines étrangères peut moderniser une entreprise. Mais former des techniciens togolais à leur utilisation, à leur entretien et éventuellement à leur fabrication permet de créer une valeur supplémentaire sur le long terme.
Pour le Togo, la réussite d’un partenariat industriel dépendra autant des compétences développées localement que des équipements importés.
Agriculture intelligente : ce que le Togo cherche en Chine
La visite officielle a également comporté un volet agricole.
Dans la province chinoise du Shaanxi, Faure Gnassingbé a visité un parc de démonstration consacré à l’agriculture intelligente.
Les technologies présentées associent notamment des outils numériques, l’intelligence artificielle et la robotique pour améliorer les processus de production agricole.
Ces solutions peuvent servir à surveiller certaines cultures, mieux utiliser l’eau, organiser les opérations agricoles et optimiser les rendements.
Leur éventuelle introduction au Togo devrait cependant être adaptée aux réalités du pays.
Les besoins d’une grande exploitation mécanisée ne sont pas nécessairement ceux d’un petit producteur disposant de moyens financiers limités.
Le coût des équipements, leur entretien, la disponibilité des pièces et la formation des utilisateurs sont autant de paramètres à considérer.
Un mémorandum d’entente a par ailleurs été signé entre la province du Shaanxi et la région togolaise de la Kara afin de renforcer leur coopération.
Ce document ouvre des perspectives de collaboration, mais ne doit pas être assimilé à un investissement agricole déjà réalisé.
Les projets concrets, les financements et les bénéficiaires devront encore être précisés.
Investissements chinois : les trois chiffres qu’il faudra surveiller
Pour savoir si la nouvelle étape diplomatique produit des résultats économiques, trois indicateurs méritent une attention particulière.
Le premier est le montant des investissements directs chinois effectivement réalisés au Togo.
Il faut ici distinguer les intentions annoncées, les conventions signées et les capitaux réellement engagés dans des activités productives.
Le deuxième indicateur concerne les emplois créés.
Une infrastructure ou une usine peut mobiliser plusieurs centaines de travailleurs pendant sa construction, sans nécessairement générer le même nombre d’emplois permanents ensuite.
Il est donc important de connaître le nombre d’emplois durables, leur qualification et les conditions dans lesquelles ils sont créés.
Le troisième indicateur est la valeur ajoutée locale.
Un projet peut produire beaucoup de marchandises tout en important la majorité de ses intrants et de ses équipements.
La contribution réelle à l’économie togolaise dépend aussi des achats auprès de fournisseurs locaux, des rémunérations versées, des compétences transférées et des activités développées sur place.
Ces indicateurs permettraient de mesurer plus précisément les retombées de la coopération.
La question du financement et de la dette
La réalisation de grandes infrastructures nécessite des ressources financières importantes.
Les projets soutenus par des partenaires étrangers peuvent prendre plusieurs formes : investissements privés, dons, prêts, partenariats public-privé ou financements concessionnels.
Ces mécanismes n’ont pas les mêmes conséquences pour les finances publiques.
Un investissement privé n’entraîne pas nécessairement les mêmes obligations qu’un emprunt contracté ou garanti par l’État.
Pour évaluer les bénéfices économiques de futurs projets sino-togolais, il faudra donc examiner les conditions financières : qui apporte les capitaux, qui rembourse, qui supporte les risques et quelles recettes les investissements peuvent générer.
Cette transparence est particulièrement importante lorsque les projets concernent des infrastructures publiques.
La rencontre de Pékin ne s’accompagne pas, dans les communications officielles consultées, d’un montant global détaillé de nouveaux prêts ou investissements à attribuer à cette seule visite.
Il serait donc prématuré de présenter le rapprochement diplomatique comme l’annonce d’un nouveau financement chiffré.
De la coopération diplomatique aux résultats économiques
Les relations entre le Togo et la Chine remontent à 1972. En septembre 2024, elles avaient déjà été élevées au niveau de partenariat stratégique global.
La rencontre du 13 octobre 2026 marque une nouvelle étape politique, mais sa portée économique dépendra des engagements qui seront ensuite concrétisés.
Pour les autorités togolaises, l’enjeu est de transformer cette relation en opportunités, en emplois et en compétences.
Les résultats devront notamment être mesurés dans les secteurs où le pays cherche à développer sa capacité de production : industrie, transformation agricole, infrastructures, énergie et logistique.
Le volume des échanges commerciaux témoigne d’une relation économique importante. Mais il ne dit pas encore tout sur la répartition de ses bénéfices.
La prochaine étape pour le Togo sera donc de transformer une relation commerciale largement portée par les importations en un partenariat capable de produire davantage de biens, de compétences et d’emplois sur le territoire national.
C’est à cette condition que les milliards de dollars échangés avec la Chine pourront se traduire par des retombées économiques plus visibles pour les entreprises et les travailleurs togolais.





